vendredi 26 février 2010

Robida et l'hebdomadaire "La Caricature". Les premiers numéros.


L'hebdomadaire " La Caricature " compte, sans contestation possible, parmi les réussites les plus éclatantes de la presse satirique de la fin du XIX° siècle. Audacieuse par sa vivacité formelle plus que par un contenu politiquement discret, elle est même révolutionnaire pour ses vertigineux aplats colorés issus de la récente photogravure utilisée ici avec la plus haute dextérité.



Jacques Lethève, dans La caricature sous la IIIe République, décrit ainsi la revue ; « Au milieu des journaux le plus souvent de basse qualité apportés par la vague de l’année 1880 se détache La Caricature que crée à cette date le dessinateur Albert Robida. Publiée sur huit pages, comportant peu de texte, elle offre dans chaque numéro un grand nombre de dessins : histoires en images et sans légende, silhouettes, portraits charges, grandes compositions, toutes les formes alors en usage de la caricature s’y rencontrent et si la valeur des dessins est naturellement fort inégale, les actualités y sont passées en revue. Les mondanités voisinent avec la littérature, le théâtre et les potins du jour, la politique ne figurant qu’au rang des curiosités du moment. » La pérennité du titre atteste déjà de son impact et de la fidélisation rapide d’un lectorat plutôt aisé et parisien, certainement amateur de La Vie Parisienne jusqu’ici emblématique de ce mélange entre trait satirique et divertissement. En effet, La Caricature se livre chaque semaine au fronton des kiosques durant près de vingt cinq années, durée de vie assez rare dans un monde où le va et vient des périodiques témoigne en écho, du rythme syncopé de la vie politique.
En 1880, lorsque sort le premier numéro, le titre est déjà familier pour bon nombre d’amateurs de la disqualification graphique et de ses gloires passées. La Caricature fleure bon la nostalgie des années 1830, lorsque son premier fondateur, Charles Philipon, croquait Louis-Philippe en poire lors d’une audience d’assises, impertinence déclinée à l’envie par son journal et ses affidés durant plusieurs années, jusqu’à devenir le symbole de la monarchie bourgeoise et de ses impasses. C’est la première génération de dessinateurs satiriques dont le plus doué, Honoré Daumier, vient justement de décéder peu avant la résurrection du titre, comme le symbole de la fin d’une époque. La nouvelle Caricature se veut justement moins engagée que son illustre aînée, davantage tournée vers ce que l’on nomme, faute de mieux, la caricature de mœurs.
Le journal de Robida amène de la couleur, ainsi qu’une audace de trait qui tranche avec la production contemporaine, y compris la sienne, au cours des années précédentes. La Caricature fait la part belle à la vie théâtrale, mais abandonne les grandes compositions récapitulatives des spectacles de la semaine, alors en vogue, pour se focaliser sur une œuvre singulière. Pour autant, il n’y a rien là de publicitaire, ce ne sont pas des affiches comme Le Courrier français en produira plus tard régulièrement. Ce sont des traductions graphiques dont l’exagération prétend faire écho à l’ambiance du spectacle tout en inscrivant le trait dans le genre satirique, sans que la dimension critique ne soit absente. Le registre de la caricature théâtrale ne concerne que les premiers temps de La Caricature, les trois premières années, avant que les « tableaux-bouffe » de Robida ne commencent à décroître. Ces grandes compositions endiablées et colorées sont à ce point attachées à l’image du journal que lorsque celui-ci sera repris, en 1897, la nouvelle direction demandera tout de suite au dessinateur Maurice Radiguet une couverture dans la ligne des premières pages de Robida, à mi-chemin entre l’hommage et la volonté de réanimer le genre.
Le premier numéro, le 3 janvier 1880, témoigne d’une neutralité de façade et sonne comme l’épilogue d’une décennie coercitive, depuis la fin tragique de la Commune de Paris et le triomphe de l’ordre moral. Apparente neutralité car cette première attaque de Zola, de l’adaptation de Nana sur les planches et du naturalisme n’est pas innocente, pas plus que la propension à repousser sans relâche les barrières de la tolérance en matière de représentations féminines, à forte connotation érotique. Ne nous y trompons pourtant pas : si le caractère licencieux des couvertures est un argument de vente privilégié, c’est aussi un angle d’attaque résolu contre le corsetage des mœurs et des esprits de ce moment qu’Armand Lanoux a qualifié avec bonheur de « Bourgeoisie Absolue ». L’explosion de La Caricature résume parfaitement l’envol d’une presse légère qui précède (et non l’inverse comme on le lit souvent) la grande loi libératrice du 29 juillet 1881. On parle alors de « vague pornographique » déferlant sur la capitale, terme abusif amalgamant des feuilles sans lendemain et bâclées comme L’Evènement Parisien, avec des journaux arborant une maquette et une qualité de trait sans commune mesure avec la décennie précédente.
Le bandeau du journal est classique et indique, outre le nom d’Albert Robida comme rédacteur en chef, que le titre correspond à une « publication de La Librairie illustrée ». Cette mention conservée jusqu’en mars 1882, disparaît ensuite pour une raison inconnue, remplacée par « journal hebdomadaire ». Les bureaux sont installés 7 rue du Croissant, au cœur du quartier de la presse parisienne, non loin des Grands Boulevards, et demeurent à la même adresse que La Librairie illustrée, ce qui témoigne un peu plus des relations étroites entre le périodique et son commanditaire.
La Caricature sort chaque vendredi et sa pagination ne tient pas compte des numéros ni des années. À la façon d’un immense volume, les pages et les éditions sont numérotées à partir du numéro 1 ce qui fait qu’à son ultime opus en 1904, La Caricature s’interrompt au bout de vingt cinq années à son 1 305e numéro. Cet article est tiré de l'excellente présentation de Laurent Bihl (caricature.com).


J'imagine que la possession d'une collection complète de "La Caricature " s'apparente à la quête du Saint- Graal et l'acquisition de la première année à un miracle ! C'est pourquoi l'ouvrage que je vous propose me semble être une belle opportunité. Pierre



ROBIDA (A) & COLLECTIF. LA CARICATURE - Ensemble de 53 revues allant du N°1 (1er janvier 1880) au N° 53 compris (1er janvier 1881). In folio relié en demi basane cerise contenant une année entière de l'hebdomadaire dans une belle livrée et en excellent état. Complet de ses gravures dépliantes HT. Illustrations noir et blanc et couleurs pour les couvertures par JOB, ROBIDA, STEILEIN, BAC, LE MOUËL, DAMBLANS, GODEFROY, GUILLAUME, VOGEL - sans rousseurs.Vendu

8 commentaires:

Bernard a dit…

J'ai longtemps été tenté de collectionner ce genre de revue satirique qui allie histoire et humour. Mais il faut faire un choix et la physique est suffisamment encombrante.
Amitiés

Bernard

Pierre a dit…

Éternel dilemme dont je n'ai plus à me soucier puisque j'ai fait de ma bibliomanie, un métier.

A ce propos, saviez-vous que le Sieur de Barreme dont on a tiré le terme éponyme en arithmétique est originaire de Tarascon ? Il est évident qu'il est bien placé sur mes rayonnages. Pierre

Bertrand a dit…

Ca me plait bien ça !

Evidemment, dès que ça me plait... c'est cher !

Je vais me consoler en caressant un maroquin de Trautz-Bauzonnet dans le sens du poil... c'est toujours très agréable.

B.

Pierre a dit…

Bienvenue au club des " Évidemment, dès que ça me plait... c'est cher ! "

Je crois que c'est parce que nous avons un goût certain. Je ne vois pas d'autres raisons ;-))

Pierre

Bertrand a dit…

C'est évident Pierre !

Et ne pas avoir de goût du tout n'est pas si grave que d'en avoir un mauvais...

J'ai hâte d'assister à l'inauguration de votre statue à Tarascon. Quant à la mienne, elle est déjà en place et visible sur le net, tapez "Vercingetorix".

B.

Jeanmichel a dit…

Pareil !
Il y a pour moi un zéro de trop.
Il est amusant de constater que tous les caricaturistes sans exception aucune quand il s'agissait d'imaginer l'avenir (je pense notamment à tous ces dessinateurs du 19ème siècle qui prédisaient ce que serait l'an 2000), s'ils voyaient les femmes occuper toutes les fonctions jusque là dévolues aux hommes ne les dessinaient jamais autrement qu'habillées de robes, jupons, corsages chargés de colifichets, les rendant a priori inaptes à ces fonctions.
Tout semblait être capable d'évolution sauf la mode.
Ils auraient dû, comme toujours quand il s'agit de voir l'avenir, imaginer le pire pour se préparer au réel qui le surpassera.

Pierre a dit…

J'avais mis l'illustration des hussards en jupon en souvenir des féministes visionnaires et à l'attention des nouveaux combattants de la parité, les hommes...

Un espoir tout de même, puisque l'obscurantisme religieux vient à point pour soutenir les bons-hommes désenchantés. Pierre

Pierre a dit…

L'ouvrage a plu et fera le bonheur d'un collectionneur.